Delphine Dénéréaz /

Dans son atelier à Marseille, Delphine brasse des tissus destinés à être jetés, oubliés, dépréciés. Entre ses doigts, ils entament une seconde vie et se muent en tapis-œuvres. Rencontre avec celle qui donne un sacré coup de fun à un artisanat au bord de l’oubli.

C’est derrière une grande baie vitrée de son atelier, niché dans une rue calme de Marseille, que l’on aperçoit Delphine. On ne la dérange pas, on regarde ses mains qui virevoltent, l’amoncellement de tissus colorés, les murs couverts de symboles tissés. Elle opère sur un impressionnant outil de bois et de fer. Elle s’affaire à entremêler les fils de coton de la trame où elle glissera chutes de tissus, rubans et autres textiles destinés au rebut. Finalement, elle sort de son monde pour rejoindre le nôtre et c’est autour d’une théière fumante, que la bande à Bien Vu part à la rencontre de Delphine Dénéréaz, jeune artiste et artisane tisserande à la démarche presque punk.

Le drap est un tissu magnifique : on y naît, on y meurt, on s’y couche tous les soirs. C’est fou de travailler une matière aussi riche d’histoire pour en tisser de nouvelles !

Delphine travaille une technique appelée tapis de lirette ou “tapis du pauvre” que l’on retrouve au Maroc et en Inde. « Depuis le Moyen-Âge, ces tapis étaient le dernier maillon de la chaîne du linge de maison : tissés de chutes de draps usés, de torchons, de vêtements troués, déchirés en bandes et entrelacés (souvent par les femmes). Ces ouvrages s’affranchissent des tapis traditionnels, normés et destinés aux espaces de réception. Intimes, ils sont placés dans les chambres et content l’histoire de la famille par leurs motifs, leurs fibres portées au plus près de la peau. » Une pratique traditionnelle devenue acte militant.

Petite, j’ai remporté un concours de patchwork. Je crois que j’ai toujours aimé accoler les matières, les couleurs en ré-utilisant des chutes de matériaux.

Derrière son métier à tisser, Delphine entrelace le temps qui passe et donne naissance à des œuvres à vivre. Cette jeune diplômée de La Cambre croit aux signes, aux symboles. Issue d’un parcours Arts appliqués très technique, elle se destinait plutôt à un master de Design “tout court”. Un petit mic mac lors des inscriptions à l’école plus tard, elle se retrouve sur la (bonne) voie : le Design d’objet.

La broderie, le tricot, le crochet, les mailles : elle découvre l’infinité de possibilités offerte par les fibres du tissus. « Étudiante et fauchée », elle récupère des draps et des tissus de seconde main pour faire ses projets. C’est pour un examen qu’elle s’intéresse aux tapis et découvre le tissage. Celle qui « n’a presque rien fait d’autre depuis » se prend une première claque. Après avoir fait imprimer ses premiers tissus, Delphine est frustrée : cette matière est coûteuse pour la bourse comme pour la planète, et manque de ce supplément d’âme, d’histoire qui rend unique. Elle le sait : ses œuvres seront faites de matériaux qui ont déjà vécu.

La deuxième, c’est quand elle quitte Bruxelles pour revenir dans le Sud. D’abord chez ses parents, où à 27 ans elle réintègre sa chambre d’ado. « Je me suis retrouvée téléportée. J’ai relu mes agendas, retrouvé mes posters et mes CD. » Elle replonge dans les symboles partagés par toute une génération. Là-bas, la chance (ou le destin ?) frappe encore : une artisane tisserande partant à la retraite, lui confie son précieux métier à tisser fabriqué des dizaines d’années auparavant par son mari. Remember l’outil de bois et de métal géant derrière lequel elle nous a accueillis ? C’est lui-même. Découpés et tissés à la main de façon traditionnelle, les œuvres-objets de Delphine figent les symboles d’une génération et interrogent sur les rapports liés au temps et à l’espace. À l’image des artistes issus du mouvement de l’Art brut, elle s’interdit les contraintes, et table sur la spontanéité qui lui offre une liberté de création sans limite.

Je m’inspire avant tout des symboles partagés. Ceux de l’adolescence que l’on ne comprend pas toujours, et ceux qui couvrent les rues de Marseille. Tout a du sens et est prétexte à faire une pièce.

La troisième, c’est Marseille. “Le soleil, la mer, Jul et l’OM”. Dans cette ville blindée de symboles populaires et d’Histoire, Delphine redécouvre « les murs de cette ville et ses tags, ses messages, ses symboles partagés » (encore eux). À coup de collabs (avec le Who’s next ou de grandes institutions d’art), de petites expos et de kilomètres de tissus tressés, son nom se fait connaître, et aujourd’hui elle réussit à vivre de la vente (à la commande) de ses oeuvres. « Je ne vois pas mes tapis dans un magasin. Dans mes photos, mes installations, ils sont toujours à la verticale. D’ailleurs, personne ne les laisse chez soi au sol. » Un petit morceau d’Art, un grand bout d’Histoire.

Texte : Chloé Roques • Photographies ©François Rouzioux

Delphine c’est : 275 tapis de lirette, une trentaine d’expositions entre le Maroc, Tokyo et Marseille, 3 collaborations à venir, et des kilomètres de tissus de seconde main porteurs de mémoire.

www.delphinedenereaz.com

Notre sélection

#bienvutalenclub
Chez Bien Vu, on vous fait découvrir les créateurs du Turfu ! Inscrivez-vous à la newsletter et découvrez les portraits de ceux qui puisent dans l’upcycling, un nouveau souffle créatif.
S'inscrire
close-link